Une Ville Étranglée par l'Exode et les Bombardements
Au milieu du mois de juin 1940, la France s'effondre sous la poussée de la Blitzkrieg. Alors que le gouvernement fuit vers Bordeaux, des millions de civils déferlent sur les routes de Beauce dans une cohue indescriptible de carrioles, d'automobiles en panne d'essence et de marcheurs harassés. Chartres, d'ordinaire paisible préfecture de 27 000 âmes, voit sa population civile fondre à moins de 800 habitants en quelques jours. Les services municipaux ont été évacués, les commerces sont clos et les rues sont jonchées de débris causés par les raids de la Luftwaffe sur la gare ferroviaire.
Un homme a fait le choix délibéré et courageux de rester : le préfet Jean Moulin. Âgé de 41 ans, plus jeune préfet de France, il a juré de ne pas abandonner ses administrés en détresse et de maintenir l'autorité de l'État républicain face à l'envahisseur.
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L'Entrée des Troupes Allemandes & L'Exigence Scélérate
Le 17 juin 1940 au matin, les premiers éléments de la 8e division d'infanterie allemande pénètrent dans Chartres silencieuse. Vers 14 heures, deux officiers de la Wehrmacht escortés de soldats armés font irruption dans le cabinet du préfet, à l'hôtel Ligneris. Ils exigent la signature immédiate d'un document dactylographié rédigé en allemand et en français.
Ce texte accuse monstrueusement les troupes coloniales françaises, et en particulier les tirailleurs sénégalais du 26e régiment d'infanterie qui s'étaient battus avec acharnement sur les lignes de défense au sud de Dreux, d'avoir violé et mutilé des femmes et des enfants civils dans le village de La Taye, près de Saint-Georges-sur-Eure.
Jean Moulin flaire immédiatement l'abjecte manœuvre de propagande raciale destinée à salir l'honneur des soldats d'Afrique et à justifier leur massacre sommaire par les troupes allemandes. Il refuse de signer sans avoir mené une enquête contradictoire sur les lieux.
La Visite Sinistre de La Taye
Conduit sous bonne garde au hameau de La Taye, Jean Moulin découvre les cadavres de huit civils français, dont des femmes et de jeunes enfants, atrocement déchiquetés. En observant la disposition des corps et les éclats de métal incrustés dans les murs, le préfet, qui a servi dans l'artillerie pendant la Grande Guerre, comprend instantanément : ce ne sont pas des blessures par arme blanche, mais le résultat tragique d'un mitraillage aérien ou d'un bombardement d'artillerie allemande ayant frappé des réfugiés réfugiés dans une grange.
De retour à la préfecture, les officiers allemands élèvent la voix, tapent du poing sur la table et menacent le préfet des pires représailles : « Vous signerez, monsieur le préfet, ou vous serez traité comme un franc-tireur ! ». Moulin demeure inflexible : « Je ne signerai pas. Un haut fonctionnaire français ne signe pas un mensonge qui flétrit l'armée française. »
Le Calvaire dans la Nuit du 17 au 18 Juin
Jeté dans la loge du concierge de l'hôpital Saint-Jean transformée en cellule de fortune, Jean Moulin est roué de coups à coups de crosse et de poings par des soldats ivres de rage. Laissé seul dans le noir, couvert d'ecchymoses et craignant que la douleur physique ne lui fasse perdre le contrôle de ses nerfs le lendemain et qu'il ne cède sous la torture, il prend une décision radicale.
Trouvant un éclat de verre brisé sur le sol carrelé de sa geôle, il tente de se trancher la gorge pour préserver son honneur et celui de la République. Secouru in extremis au petit matin par des religieuses hospitalières et un médecin civil requis, il est opéré d'urgence et sauvé. Impressionnés malgré eux par cette détermination surhumaine, les officiers allemands finissent par renoncer à leur protocole calomnieux et le reconduisent à ses fonctions préfectorales le 22 juin.
La Portée Mémorielle pour l'Eure-et-Loir
Cet acte héroïque, accompli dans la solitude la plus absolue alors que le maréchal Pétain prononçait son discours radiophonique appelant à « cesser le combat », constitue le véritable premier manifeste éthique de la Résistance. En refusant de cautionner le mensonge et le racisme de l'occupant, Jean Moulin a sauvé l'honneur de la nation et préservé la mémoire des combattants africains tombés pour la France.
La Révocation par le Régime de Vichy & Le Départ Clandestin
Dès l'été 1940, Jean Moulin reprend ses fonctions à Chartres, s'efforçant d'organiser le ravitaillement de la population affamée, de rétablir les services d'eau potable et de limiter les exactions de l'occupant. Cependant, sa loyauté républicaine indéfectible et son refus d'appliquer avec zèle les décrets vichystes inquiètent le nouveau pouvoir installé à Vichy.
Le 2 novembre 1940, un décret signé de l'amiral Darlan et du ministre de l'Intérieur Marcel Peyrouton le révoque de ses fonctions de préfet d'Eure-et-Loir au motif de ses sympathies républicaines et de son appartenance supposée à la franc-maçonnerie. Quittant Chartres pour sa maison familiale de Saint-Andiol en Provence, Jean Moulin entreprend aussitôt la rédaction clandestine de « Premier Combat », récit haletant de ses journées chartraines, avant de fabriquer de faux papiers au nom de Joseph Mercier et de gagner Londres pour se mettre aux ordres du général de Gaulle.
La Réhabilitation Historique des Tirailleurs Sénégalais
Pendant de longues années après-guerre, le souvenir des sacrifices consentis par les tirailleurs sénégalais en Eure-et-Loir est resté dans l'ombre des grands récits militaires. Notre conservatoire mémoriel mène un travail continu d'inventaire nominatif des soldats coloniaux inhumés dans les carrés militaires de Chartres, Châteaudun et Dreux. En reconstituant le parcours héroïque de ces hommes venus d'Afrique de l'Ouest pour défendre la liberté sur les plaines de Beauce, nous perpétuons le combat pour la dignité humaine pour lequel Jean Moulin a risqué sa propre vie.
Notre musée conserve précieusement des fac-similés du journal intime de Jean Moulin, ainsi que les rapports de gendarmerie et les photographies d'époque de La Taye. Ces documents font l'objet de présentations régulières dans les collèges du département afin que la jeunesse mesure la force de l'engagement moral.
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Les enseignants et chercheurs peuvent recevoir gracieusement le recueil documentaire annoté sur les journées du 17-18 juin 1940 à Chartres sur simple demande :